16 février 2017

Les accoucheuses: la fierté

4136YMDARVL

 

Anne-Marie Sicotte

VLB éditeur

868 pages

2007

 

« Faubourg Sainte-Anne, Montréal, 1845. En pleine nuit, une sage-femme et sa fille vont accompagner une femme dans sa délivrance. À seize ans, Flavie entreprend ainsi l'apprentissage du métier d'accoucheuse auprès de Léonie, sa mère, qui caresse d'audacieux projets : la fondation d'un refuge pour femmes enceintes démunies et celle d'une école de sages-femmes.
À l'instar de Simon, le père de Flavie, la société de l'époque, placée sous le règne tyrannique de la pudeur, est rebutée par ces nouveautés. Les membres du clergé se méfient comme de la peste de l'esprit d'entreprise de Léonie et de ses collègues. De leur côté, les médecins engagent une lutte de pouvoir afin de ravir leur clientèle aux sages-femmes. Séparés par un large fossé, les univers masculin et féminin ne se rejoindront qu'au moyen de trop fragiles passerelles, celles du respect et de l'amour.» dos de couverture

4,5
Lorsque j'ai décidé de me lancer dans cette lecture j'étais plutôt déprimée, je vivais ma première crise de la page blanche en tant que lecteur. Tous les livres me tombaient des mains. Je caressais des yeux mes tablettes remplies à craquer de ma PAL, avide de pouvoir me lancer dans une nouvelle lecture mais après trois abandons j'ai bien du me l'avouer: je n'y arriverais pas. Encore maintenant, j'ignore si ces livres m'attiraient ou non ou si c'est ma «crise» qui me les rendait ennuyeux. Cela étant dit, je comprends maintenant les blogueuses qui parlent de cette espèce de vide littéraire et, contrairement à ce que me dit mes libraires, j'espère bien que ça ne deviendra pas cyclique ! Pour quitter cette horrible passe, je me suis laissée tenter par une valeur sûre, un livre qui me parlait d'acocuchement. Je craignais beaucoup de l'ouvrir car c'était l'un des livres chéris de ma mère et je n'avais jamais encore tenté de me lancer dans une de ses lectures. Pire, en voyant la date d'impression à l'arrière, j'ai estimé qu'il devait s'agir du dernier livre qu'elle a lu avant de mourir. Ouf !

L'histoire se déroule dix ans après la Rébellion durant laquelle plusieurs Patriotes ont perdus la vie, Montréal est alors une ville bien différente. Plusieurs de ses terres ne sont pas encore habitées ou bien servent encore à l'agriculture, certaines personnes moins bien nantis vont chercher leur eau directement dans le fleuve où sont déversés les polluants de plusieurs usines et les combats entre les Tories et les Canadiens font de nouveau rage. Anne-Marie Sicotte nous raconte d'ailleurs avec un sens incroyable de la dramatique, l'incendie du Parlement qui fera perde à Montréal son statut de capital du Canada-Uni. À cette époque fort troublée où la religion met de plus en plus main basse sur le pouvoir et dont les doctrines s'imiscent même dans les maisons des gens, il est extrêmement difficile de naître femme. Être femme à cette époque c'est n'avoir aucun autre destin que celui de devenir une potiche de salon pour son mari et avoir des enfants, du moins pour les bourgeoises. Chez les pauvres, c'est pire, car elles doivent trimer fort et se trouver un emploi qui les épuisera sans leur donner véritablement de quoi vivre. S'il faut que par malheur, comme Flavie, vous désiriez suivre les traces des sage-femmes qui, avant l'arrivée des médecins étaient les seules à s'occuper des femmes en couches, vous seriez immédiatement (pauvre ou pas) mal perçu de tous ou, au mieux, votre métier sera vu comme une lubie. Si en plus, cette passion vous mène dans le domaine médicale, territoire uniquement consacré aux hommes alors là, toutes les portes vous sont fermées.

Malgré tout cela, Flavie continue à persévérer même si la création de la Société Compatissante grâce, entre-autre à sa mère, qui accueille les femmes enceintes démunies l'oblige à côtoyer les étudiants en médecine. Des jeunes hommes de bonne famille bouffis d'orgueil. C'est d'ici que vient mon trouble. Jamais je n'aurais pu m'imaginer que l'on écartait  du revers de la main à ce point les femmes, qu'on les traitait comme un simple bibelot car trop sotte pour apprendre. Pourtant, personne ne leur aura donné une chance. La vendetta menée par les médecins contre les sage-femmes afin de leur prendre leur clientèle est plus que répugnante. Ajoutez à cela que la plupart des médecins gradués ne se sentent pas du tout à l'aise avec les accouchements et aiment bien utiliser leurs instruments sur les patientes afin que la délivrance soit plus rapide ce qui peut entraîner la mort du bébé et de la mère. Ils ignoraient même qu'une primipare peut prendre jusqu'à seize heures avant d'accoucher ! ll y a tant à lire et tant à s'indigner dans ce livre ! Fort heureusement, les sage-femmes expérimentées qui nous sont présentées, dont Léonie, on un vrai caractère de feu et elles ne s'en laissent pas imposer ! Elles possèdent des connaissances uniques qu'elles ont été grappillés un peu partout dans leur désir d'en apprendre plus. Ce n'est clairement pas le cas des médecins. Lorsque Léonie décide d'ouvrir une école de sage-femmes afin de combattre leur influence et de s'assurer de la qualité des soins apportés aux mères on sent que le feu vient de prendre. Clairement, le pire est à venir !

Donc, ce n'est peut-être pas le bon livre à ouvrir si l'on désir en apprendre plus sur les délivrances à cette époque car peu d'accouchements nous sont racontés sauf ceux qui tournent mal ! Côté médecine non plus, vous n'en apprendrez pas tant à moins que vous vous intéressiez à toutes les connaissances erronées qui se propageaient à l'époque. Mais ce livre est truffé de merveille. Si vous vous intéressez au mouvement féministe, au rapport homme-femme, à l'histoire du Canada et de Montréal et aux pouvoirs de la religion catholique, vous trouverez de quoi vous sustenter ! Je dois avouer que je ferme ce livre profondément bouleversée, bouleversée d'être une femme, bouleversée d'être une Montréalaise, bouleversée d'être issue du peuple français. Ce livre a réveillé en moi bien des colères de mon adolescence et à mener à la crise de larme plusieurs fois la maman que je suis. Je dois même avouer que si je l'ai vraiment aimé, je ne sais pas si je désire continuer avec les deux prochains tomes. Je sens que l'avenir de Flavie et Léonie sera difficile et je ne sais pas si j'ai envie de découvrir cela avec elles. À suivre ...

Extraits :

- «Flavie informe son père que Cécile vient d'entrer dans l'âge adulte, mais il ne semble pas trouver que c'est une très bonne nouvelle. Prenant la main de sa fille, il marmonne, le regard au loin:
- Tu as compris depuis longtemps le sort que la vie réserve aux femmes. Je crois que tu réalises aussi que les femmes... héritent d'une plus grande part de souffrance que les hommes.
Touchée, Flavie étreint la main de son père. Il poursuit doucement:
- Par leur position dans notre monde et par le rôle qu'elles y jouent, les femmes sont plus fragiles. On peut facilement abuser d'elles et certains hommes ne s'en privent pas.» p.285-286

- «- Lorsqu'un enfant est au monde, il ne nous appartient plus. Il est libre. Il habite nos bras seulement un court moment... Un si court moment, Simon.
- Mais de quoi parles-tu? Je m'inquiète de la sécurité de Flavie et...
Exaspérée, Flavie le coupe:
- Vas-tu te taire, à la fin! Tu ne vois pas comme elle est triste?
- Triste? répète stupidement Simon.
- Je veux faire comprendre à ton père que la délivrance, c'est une séparation, explique Léonie en regardant Flavie avec un sourire grave et doux. On ne le sent pas tout de suite, parce que, au début, on se préoccupe de la survie du petit, on lui donne le sein, on l'admire... Mais après quelques mois, peut-être un an, peut-être deux, on se rend compte que notre enfant va inévitablement souffrir. Il aura de la joie aussi, du bonheur, mais comment lui éviter la peine? J'aurais tant voulu prendre sur moi toute votre peine.» p.490

 

dentelle


Commentaires sur Les accoucheuses: la fierté

Nouveau commentaire